Comprendre l’ordre social

Cet ouvrage est d’abord un essai, c’est-à-dire une tentative. Nos connaissances sur la société sont limitées, fragmentées, éparses. Nous ne pouvons souvent que nous borner à poser quelques assemblages (hypothèses, théories) d’une construction provisoire, assemblages qui seront vite modifiés ou déplacés, quand ils ne seront pas abandonnés sur place. Dans ce contexte précaire des sciences sociales, ce que nous pouvons faire de mieux, ce que nous devons chercher à faire, c’est à différencier et à généraliser nos hypothèses, et à les intégrer dans le réseau des connaissances les mieux établies, afin d’assurer les développements ultérieurs. En d’autres termes, nous devons articuler les sciences sociales, les systématiser, réunir (sans réduire) sociologie et psychologie.

          Si j’insiste ici sur l’irrationnel (ou plutôt sur le non-rationnel), c’est d’abord par réaction contre les modèles qui postulent la rationalité individuelle, et qui sont à la base des grands systèmes théoriques en sciences sociales. Je pense principalement à l’économie néoclassique et à l’économisme (psychologique, sociologique, ou politique), économisme qui s’appuie sur le choix rationnel, en particulier sur la théorie des jeux, la théorie de la décision, ou la théorie des choix collectifs. Si la sociologie ou la science politique, pour ne pas parler de l’économie néoclassique, n’étaient pas envahies pas les modèles de choix rationnel, parler de non-rationalité serait dépourvu de sens. On parlerait alors simplement de conduites individuelles réelles, de faits sociaux réels, ou simplement de conduites individuelles ou de faits sociaux. Certaines conduites pourraient être considérées, en tout cas à titre d’hypothèse, comme relativement rationnelles. D’autres le seraient moins, ou pas du tout. Ce que je suggère ici ne paraîtrait que raisonnable, voire banal, si les sciences sociales n’étaient pas victimes d’une sorte d’a priori de rationalité ; comme si on ne pouvait pas penser la réalité sociale en dehors des postulats du choix rationnel. C’est pourquoi j’insiste ici sur l’ubiquité des conduites non-rationnelles, montrant que plus on va y regarder de près, plus les conduites individuelles paraissent éloignées des modèles de choix rationnel.

          La connaissance tend à occulter le désordre. Comme l’ont remarqué des auteurs tels que Leibniz, Bergson, ou Piaget, on perçoit l’ordre avant de percevoir le désordre. Mais percevoir l’ordre ne signifie pas encore en concevoir les raisons. Les sciences sociales ne font pas exception. Si Hobbes se demandait pourquoi il n’y avait pas davantage de désordre dans la société, ce n’est pas tant qu’il ne percevait pas, ou mal, le désordre, c’est surtout qu’il concevait mal les mécanismes de l’ordre. Si des penseurs aussi divers que Spinoza, les philosophes des Lumières, les utilitaristes anglais, ainsi que Comte, Marx ou Weber ont identifié modernité et rationalité, ce n’est pas seulement par rejet des modèles religieux et des modèles romantiques de l’homme, c’est aussi, d’une part, par difficulté à concevoir le non-rationnel, et, de l’autre, par une fascination obscure pour le rationnel. A cette difficulté naturelle s’ajoute aujourd’hui le fait que le non-rationnel est occulté par les modèles de choix rationnel. Comme on le verra, ces modèles, qui se limitent au concept instrumental de rationalité économique, jouent le rôle de postulats et non pas d’hypothèses.

          Je me place ici dans une perspective explicative, selon laquelle, de manière ultime, la sociologie doit expliquer la réalité sociale. Or, il faut le dire d’emblée, les modèles (qui sont toujours rationnels) sont nécessaires pour expliquer. Il n’en reste pas moins qu’un modèle n’explique pas tout seul, ne serait-ce que parce qu’il explique toujours quelque chose. Il n’y a explication que lorsqu’un modèle est “attribué”, comme dit Piaget (Apostel et al., 1973), à la réalité, c’est-à-dire que la réalité elle-même est supposée fonctionner comme le modèle. Certes, la notion même de réalité est floue; il s’agit plutôt d’une limite, et les procédures de confrontation avec la réalité ne sont pas univoques. Mais cela ne doit pas nous conduire à nous réfugier dans l’abstraction ni dans le simplisme, et ne doit pas nous empêcher de chercher à améliorer constamment nos explications par la confrontation des arguments et la mise à l’épreuve des hypothèses.

          La thèse défendue ici est simple, bien qu’un peu contre-intuitive. L’ordre social (ou la stabilité des structures sociales) émerge de conduites individuelles non-rationnelles (que l’ordre social, en retour, entretient). Cette thèse constitue un renversement de la position des théoriciens du choix rationnel selon lesquels des individus rationnels produisent une société irrationnelle (Hardin, 1982). On peut formuler cette idée autrement : ordre social et non-rationalité individuelle forment un tout. Une telle thèse, à strictement parler, n’est incompatible qu’avec des positions extrêmes, très rarement soutenues : le réductionnisme radical et le holisme radical. Ces deux courants de pensée excluent l’émergence. Selon le réductionnisme radical, il n’y a pas de nouveauté sociale ; ou bien une société rationnelle résulte de conduites individuelles rationnelles, ou bien les contradictions sociales ne sont rien d’autre que des contradictions individuelles, ou encore c’est un mélange (mais pas une combinaison) des deux. Selon le holisme radical, les faits sociaux n’ont rien à voir avec les conduites individuelles : il ne saurait donc y avoir de lien entre la non-rationalité individuelle et l’ordre social. Soulignons d’emblée que les systèmes sociaux étant emboîtés, l’ordre est relatif à un niveau. Il peut y avoir beaucoup d’ordre à un niveau et moins au niveau inférieur ou supérieur. Ce qui crée de l’ordre à un niveau peut contribuer à créer du désordre à un autre niveau. C’est ainsi que le problème de l’ordre est solidaire de celui du désordre.

          Cette thèse repose sur le point de vue moniste selon lequel on ne saurait couper la sociologie (ni la socio-économie) de la psychologie. Ce qui caractérise les sciences sociales actuelles est une certaine exclusion ou ignorance de la psychologie, ce qui, entre parenthèses, participe au succès des postulats de rationalité, quand ce n’est pas celui des types idéaux, ou des conventions. La psychologie actuelle a abandonné à la fois le behaviorisme et les tendances subjectivistes. Les conduites individuelles, qui forment un tout incluant comportement, intentionnalité, raisonnement, croyances, sentiments, etc., sont conçues aujourd’hui comme non-rationnelles. Cette évolution des connaissances repose la question de l’ordre social, qui ne peut plus être pensé à partir d’une rationalité individuelle postulée. Il ne peut pas non plus être simplement ramené aux intentions individuelles. On ne peut plus se contenter de métaphores telles qu’une machine ou qu’un organisme. Enfin, l’ordre social ne peut plus être conçu dans un cadre dualiste. Par exemple, l’ordre social ne peut plus être vu comme cet équilibre magique justifié d’avance par les satisfactions qu’il apporte (à tous, aux plus aptes, ou aux seuls détenteurs du pouvoir, selon les justifications), pas plus qu’il ne peut être considéré comme le fait d’une “main invisible”, comme disait Adam Smith, ou d’une “secrétaire” omniprésent “qui rend chacun quitte de tous les autres”, pour reprendre Walras.

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