Le malentendu psychologie – sociologie

Par Pierre Moessinger

En France, la psychologie s’affirme et s’institutionnalise à la fin du 19ème, avec Taine et Ribot, contre le spiritualisme et l’emprise de la philosophie. Ce courant matérialiste, qui va faire cause commune avec la psycho-physiologie, va se renforcer au début du 20ème siècle, en particulier après que Piéron a pris la direction de L’Année Psychologique ; il va ensuite se trouver renforcé par le béhaviorisme américain, qu’il va finir par adopter. Les courants concurrents se partageaient alors entre des restants de psychologie post-cousinienne, une psychologie bergsonienne du sentiment, et le « structuralisme » de Wundt et Titchener. Bref, s’opposera au béhaviorisme naissant une psychologie de la conscience assez peu unifiée. Il y avait donc d’un côté les béhavioristes qui mettaient l’accent sur le comportement fonction de l’environnement (extérieur à l’individu), de l’autre ceux qui s’intéressaient à l’acte de penser et de ressentir, c’est-à-dire à l’activité (interne) du sujet. Ce qui a alors joué en faveur du béhaviorisme est son apparente simplicité : on ne peut pas, disaient les béhavioristes, étudier la pensée et les phénomènes de conscience, car on ne sait jamais si ce que dit un sujet correspond « vraiment » à ce qu’il pense ou qu’il ressent. Cette crainte d’une distorsion entre la cause et l’effet était accentuée par le fait que les individus sont très différents les uns des autres, et qu’on ne peut guère confirmer les résultats obtenus ici par des expériences faites ailleurs. De plus, les thèses un peu confuses de Wundt sur la réalité de la conscience et sur la volonté en tant que cause de l’action contrastaient avec l’apparente clarté du béhaviorisme. À cela s’ajoute la fragilité méthodologique des structuralistes, qui s’appuyaient principalement sur l’introspection. En l’absence de concurrent sérieux, le béhaviorisme se durcit, et, soutenu par l’opérationalisme (les termes scientifiques doivent être définis en termes d’opérations et de mesures), se réfugie dans l’expérimentation, qui devient l’unique manière de faire de la recherche.

Piaget cherchera une troisième voie entre ces deux écoles. il n’exclut pas l’étude du comportement, mais reproche aux béhavioristes de ne s’intéresser qu’à la surface des choses, de ne pas aller à l’essentiel ; et pour lui l’essentiel est « l’activité du sujet », et la spontanéité de cette activité. Par ailleurs, comme les structuralistes américains, il s’intéresse à la pensée et à la conscience, mais il lui semble que pas plus le structuralisme que le fonctionnalisme de William James ne permet d’en capter les processus ; par ailleurs, il est séduit par le gestaltisme, que Wundt et James rejettent. Son travail ne commence à être connu aux Etats-Unis que dans les années 60. La rencontre entre Piaget et le béhaviorisme conduit à un changement progressif  du paradigme  béhavioriste. Insistant  de plus en plus sur la réponse du sujet ainsi que sur l’écart entre cette réponse et le stimulus, le béhaviorisme en vient, nolens volens, à aborder la question de l’activité du sujet (Berlyne et Piaget, 1960). Certes, Piaget n’est pas le seul à s’attaquer au béhaviorisme ; les neurosciences cognitives contribuent aussi à ouvrir la boîte noire ; le systémisme cybernétique joue un rôle en insistant sur le fait que le cerveau humain n’est pas seulement un détecteur de stimuli externes, mais aussi un écran-tampon contre certaines variations  environnementales. Plus tard, dans les années 70-80, le rôle du cognitivisme et de l’intelligence artificielle s’accroît ; ces disciplines tendent à remplacer le béhaviorisme essoufflé.

Ce qui nous intéresse, c’est que les psychologues n’ont pas réagi au béhaviorisme comme les sociologues, dont beaucoup, rappelons-le, se sont réfugiés dans des approches herméneutiques. Les psychologues ont en général réagi au béhaviorisme en cherchant une connaissance systématique des individus, tout en renonçant aux démarches subjectives, c’est-à-dire en renonçant à capter l’individu dans son unicité. Certes, ils ont, dans l’ensemble, conservé la méthode expérimentale — ce qui limite un peu la portée du changement de paradigme —, mais ils ont reconnu le fait de l’activité du sujet et ont commencé à s’intéresser aux processus internes.

Pratiquement, un tel changement d’approche signifie au moins trois choses. La première, c’est que les propriétés individuelles, telles que les aptitudes ou les attitudes, ne sont plus appréhendés uniquement via des indicateurs comportementaux ; on tient aussi compte de ce que le sujet exprime verbalement. On accepte maintenant que le trait visé ne se résume pas à ses indicateurs ; il reste toujours au-delà, et les indicateurs sont toujours perfectibles. S’écarter du béhaviorisme signifie deuxièmement qu’on va chercher à inférer les processus, c’est-à-dire qu’on va s’intéresser au fonctionnement des systèmes mentaux ; on va s’intéresser à ce qui guide la perception, l’action, on s’intéressera aux coordinations entre pensées, aux raisons des échecs de ces coordinations, aux dépassements des contradictions ; et, bien sûr, on cherchera à relier les phénomènes mentaux aux processus neurophysiologiques et physiologiques. Troisièmement, cela signifie qu’on va chercher à intégrer les connaissances, c’est-à-dire à coordonner les systèmes hypothétiques, ainsi que ceux-ci avec les connaissances bien corroborées.

Il faut comprendre que la sociologie a commencé par s’affirmer contre la psychologie, car, tandis que ses fondateurs cherchaient à l’institutionnaliser, il fallait montrer que cette nouvelle discipline ne se confondait pas avec la psychologie, qu’elle ne faisait pas double emploi avec elle. D’où l’insistance de Durkheim sur l’émergence des faits sociaux, c’est-à-dire sur leur nouveauté par rapport aux conduites individuelles. Il n’était pas question de partir des conduites ou des comportements individuels, surtout pas tels que les étudiaient les psychologues. Les deux principales approches psychologiques jouaient pour les sociologues le rôle de repoussoirs : la psychophysiologie parce qu’elle ne disait rien des intentions des individus, et la psychologie philosophique, teintée de bergsonisme, parce qu’elle ne disait rien des faits. La seule psychologie que les sociologues auraient accepté aurait été une psychologie étudiant ce que la société avait mis dans l’individu, c’est-à-dire une sorte de sociopsychologie, que d’ailleurs Durkheim appelait de ses vœux, mais dont il faut dire qu’elle n’existait pas (malgré quelques tentatives, telles que celle de Charles Blondel ou de Maurice Halbwachs). Quand la psychologie s’est tournée vers le béhaviorisme, la rupture avec la sociologie s’est en quelque sorte consommée. Les sociologues ont cessé de s’intéresser à la psychologie, et n’ont pas suivi les débats sur le béhaviorisme et ses évolutions. Les psychologues, quant à eux ont fait un petit pas du côté de la sociologie, en étudiant par exemple les interactions sociales et les conduites individuelles dans un environnement social (c’est ce que fait la psychologie sociale), mais un petit pas seulement, et ne se sont jamais intéressés aux institutions ni à proprement parler aux déterminations sociales. C’est ainsi que le malentendu a perduré, à la fois du point de vue épistémologique et ontologique.

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